Journal d’Hiroshima

Le 4 août, arrivée à la gare d’Hiroshima.

De cette ville me viennent les images d’Hiroshima mon amour d’Alain Resnais et de 200 000 fantômes de Jean-Gabriel Périot (www.jgperiot.net). J’y reconnais l’architecture des années cinquante, le dôme qui subsiste en l’état depuis l’explosion et le rythme de la cité provinciale, bien loin de l’épuisante Tokyo.

Le parc de la paix est en lisière du centre-ville, il abrite le musée et les monuments et statues en l’honneur des victimes de la bobine qu’on appelle les hibakusha. Nombreux pacifistes sont déjà arrivés. Une marche dans la ville vient de commencer, des conférences sont organisées dans plusieurs espaces du parc.

Nous avons rendez-vous avec Miwako Sawada, interprète, qui nous présente au responsable du musée pour nous faire rencontrer des hibakusha, les survivants. Par chance, une conférence vient de commencer avec Keiko Ogura.

Keiko avait huit ans le 6 août 45. Elle se rappelle un grand flash de lumière avant de s’évanouir. A son réveil, il faisait noir, c’était le chaos. Des hommes et des femmes erraient. Elle a donné de l’eau à un homme qui est mort quelques minutes plus tard. Elle s’en est voulu pendant longtemps car on disait, à l’époque que donner de l’eau à un blessé accélérait leur mort. Keiko raconte l’après bombe et la ségrégation qu’elle a subie. Son mariage, la naissance de son garçon, la peur de son handicap. Elle ne lui a jamais dit qu’il était le fils d’une hibakusha… « Je dois toujours porter ce fardeau, cette honte d’avoir été victime . Elle se souvient aussi de la censure américaine qui interdisait d’évoquer la bombe en termes négatifs : une double peine.

Aujourd’hui, elle ne perd plus aucune occasion de témoigner.

Keiko accepte de visionner la bobine le lendemain. Elle s’étonne des plans de traces de sang et de bouts de ferraille sur les murs. Qui a filmé ? A trois reprises, elle répète qu’elle n’a jamais vu ses images. Elle évoque Remember Hiroshima, un film produit par la NHK sur la censure sur lequel elle vient de travailler qui pourraient me donner de nouvelles pistes.

Il faut, dit-elle, que je contacte plusieurs personnes qui ont travaillé sur la censure dont une suédoise, Monica Braw, journaliste spécialiste du Japon. Elle insiste pour que je vois ce film; elle va me l’envoyer en dvd. L’heure tourne, elle doit retrouver un professeur spécialiste du nucléaire pour déjeuner. Pourquoi ne pas l’accompagner, c’est un restaurant italo-japonais qui prépare des pattes délicieuses. Cette femme est d’une énergie incroyable.

Nous rejoignons Takao Takahara professeur à l’université de Yokohama et directeur de PRIME (international peace research institute) accompagné d’une de ses élèves Mitsuhiro Hayashida. Tous deux veulent voir la bobine. Il est important disent-ils de diffuser ces images qui sont restées si longtemps cachées pour montrer la réalité aux générations futures.

Mitsuhiro est né à Nagasaki, il est petit-fils d’hibakusha. Son grand-père lui a raconté tardivement son histoire, sa mère n’en avait jamais parlé. Comme certains garçons de son âge qui souffrent de maux bénins, il se demande si ce ne sont pas, deux générations plus tard, les effets de la bombe. Leader de la campagne l’Hibakushi Appeal, Matsuhira voit dans les images de la bobine toute la souffrance des hibakushas. Il me donne rendez-vous dans deux jours à Nagasaki pour rencontrer certains survivants.

Le lendemain, nous participons à une action d’un groupe activiste de jeunes militants pour l’abolition des armes nucléaires dans le monde. Ils se sont donné rendez-vous près du dôme à 8h15, heure du largage de la bombe, pour regarder pendant 5 minutes en direction du ciel. Il fait une chaleur étouffante, le ciel est déjà blanc et la lumière très forte. Encore une fois, revivre pour ne jamais oublié est un devoir à Hiroshima. Ces cinq minutes me paraissent une éternité, les images de flash et de destruction m’apparaissent. L’expérience est incroyablement efficace.

Dans la journée, je pars faire des recherches à la bibliothèque municipale. J’aimerais trouver des documents censurés du poète Tamika Hara mais je n’arrive pas à me faire comprendre. La barrière de la langue est un obstacle au Japon et encore une fois l’idée que tous les Japonais parlent anglais est un leurre. Si je reviens, je prévoirais un traducteur.

Nous visitons le musée. Impressionnant. Anne est très troublée. Il y a quelques documents que je ne connais pas et beaucoup d’objets personnels de victimes récupérés après le drame : les lunettes d’un écolier, la montre d’une adolescence, la chemise maculée de sang d’un autre. A chaque fois, le nom auqel ils ont appartenu figure. Le musée a identifié chaque propriétaire.

Le 6 au matin, la cérémonie officielle va rendre hommage aux victimes. Le Premier Ministre Shinzo Abe sera présent ainsi qu’une myriade d’officiels. Le service de sécurité et le nombre des policiers sont renforcés. Nous préférons attendre celle de Nagasaki.

Le soir même, à la nuit tombante, une longue file de personnes traverse le parc. Enfants, parents, grands-parents, arrière-grands-parents sont venus poser leur lanterne sur le fleuve. Sur chaque lanterne, ils ont dessiné ou écrit des messages de paix et des mots pour les morts. Jusqu’à tard dans la soirée, des milliers de petites bougies passent devant le dôme en ruine, seul vestige encore debout de la destruction d’Hiroshima le 6 août 1945.


HIROSHIMA

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